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Des volontaires numériques dans le psychotrauma – Réflexions post 13 novembre 2015

Des volontaires numériques dans le psychotrauma

Voilà maintenant un mois que la France a été touchée par une vague d’attentats majeurs, tuant 130 personnes, en blessant plus de 300 autres, en choquant plusieurs milliers de personnes.

Un mois que le climat de nos vies ordinaires a changé, passant de la peur à l’effroi, puis au sentiment d’impuissance engendrant colère et tristesse incommensurables.

Lorsque est survenue l’effraction, l’activation de VISOV a été très rapide et la mobilisation de ses membres très importante. Anciens comme nouveaux, chacun de nous  a participé au monitoring des médias sociaux, à l’implémentation des données recueillies dans le classeur collaboratif dédié principalement au COGIC (Centre Opérationnel de Gestion Interministériel de Crise)… Le nombre d’heures passé à vérifier les informations circulant pour déceler le bon grain de l’ivraie nous a confronté à voir des images choquantes, à lire de terribles nouvelles parfois erronées mais qui ont été autant de soubresauts et de nouvelles répliques au premier séisme émotionnel.

Si les pompiers, les personnels médicaux et paramédicaux et les forces de l’ordre sont intervenus sur les lieux des attentats, les bénévoles des VOST, eux, en apportant leur soutien et leur aide en virtuel, se retrouvent paradoxalement en première ligne face à cet événement brutal, soudain, violent, injuste, impensable. Oui, nous ne mettons pas les mains dans le sang ou les pieds dans les gravats d’une explosion, mais nous encaissons nous aussi une charge émotionnelle forte ! Voilà le constat que nous dressons aujourd’hui.

Ainsi, le titre de ce billet « des VOST dans le psychotrauma » vient-il dire cette position dans laquelle ces derniers jours nous ont mis : dans le traumatisme. Mais le contenu de cet article, la réflexion que nous tentons d’y mener est la démonstration qu’une remise en route de la pensée, après le choc et l’action opérationnelle emmenée par une pensée opératoire, est possible. Aussi, peut-être pourrions-nous dire « les VOST de et par le psycho-traumatisme » :

Les VOST de et par le psycho-traumatisme

Les VOST naissent, s’organisent, se mobilisent suite à des catastrophes de diverses natures, quelles que soient l’œuvre de la nature ou de la main de l’homme. Il n’est pas inutile de poser ici que les VOST sont le produit de notre volonté à reprendre la maitrise, via le numérique, sur un événement pour lequel tout un chacun, seul est désarmé et impuissant. D’apporter de l’aide et du soutien virtuel est une action réelle et personnelle pour chacun de nous ; qui tend à réduire la fracture, la blessure infligée à notre humanité et à celle de nos concitoyens.

Tous ces évènements génèrent des effets plus ou moins délétères, morbides ou macabres sur les hommes et l’environnement mais toutes n’ont pas le même impact sur le psychisme. En effet, nous acceptons, nous intégrons, digérons plus aisément les morts d’une tempête ou d’un séisme tandis que ceux tués par le fait d’hommes ne nous sont pas acceptables.

Confrontés à cet inacceptable, cet innommable, nous l’avons été depuis le début de l’année 2015. A peine sommes-nous quelque peu remis de nos émotions, de nos efforts que nous voilà à nouveau confrontés à cet impensable. Nous devons redoubler alors d’efforts pour remobiliser nos ressources psychiques déjà éprouvées pour assumer, assurer une nouvelle mission de service d’un public, au service du public.

Alors, face à des attentats majeurs, face à des attaques meurtrières massives, comment doit réagir une équipe de bénévoles en MSGU d’un point de vue de l’assistance psychologique ? Comment une VOST peut-elle s’organiser pour aider la population dans cette épreuve et comment peut-elle protéger ses bénévoles ? Quelques pistes de réflexions pour faire avancer les pratiques face à de nouvelles activités pour les VOST…

Les VOST et les médias sociaux pour quel rôle, quel service auprès de la population ?

Dans un contexte tel que nous l’avons vécu dernièrement, nous pouvons identifier que l’intense information médiatique et numérique, son instantanéité, sa récurrence, projette l’individu au cœur de l’événement d’une part (« Au cœur de l’information, comme si vous y étiez » un slogan d’une chaine d’information en continue qui en dit long…) et entretient l’effet de sidération quand ce n’est pas le renforcement du caractère traumatique par la potentialisation de l’angoisse d’autre part. La limite entre information et voyeurisme pose ainsi un problème éthique et déontologique pour la profession journalistique mais aussi les simples internautes. Cette question doit également se poser aux VOST : y réfléchir, c’est s’autoriser à penser et poser une juste distance pour ses membres comme pour les citoyens auxquels elles s’adressent. C’est permettre à chacun de couper avec la réitération de l’information qui augure des reviviscences de l’événement à plus ou moins longue échéance.

Les VOST doivent elles ouvrir un espace-temps pour permettre aux citoyens de parler de leurs ressentis, de leurs émotions ou doivent-elles orienter vers des espaces-temps dédiés, extérieurs tels les Cellules d’Urgence Médico-Psychologiques (CUMP), les hôpitaux, les Centres Médico-Psychologiques (CMP), les Agences Régionales de Santé (ARS), les associations spécialisées dans les prises en charge psychologiques…. ? Doivent-elles diffuser des messages, et si oui, de quel type (prévention, information, orientation…) ? Doivent-elles détecter au travers des réseaux sociaux des appels à l’aide de personnes en souffrance psychique, et si oui, qu’en faire et comment réagir ?

Autant de questions qui s’ouvrent à nous auxquelles nous devons réfléchir conjointement pour ne pas semer de confusion dans nos esprits et dans l’esprit des citoyens : de quelle place parlons-nous ? Et quelle place souhaitons-nous prendre ?

Aider quelqu’un est loin d’être une action neutre sur le plan psychologique. Aider est un acte toujours pseudo-altruiste en ce sens que de toute bonne foi que nous sommes, il nous en revient toujours des bénéfices secondaires dont un essentiel : la reconnaissance.

La reconnaissance de la part des citoyens, de pouvoirs publics, des membres des VOST… et de la personne aidée. Or, nous ne savons que trop rarement que l’aide est synonyme de dette : la personne est en dette vis-à-vis de son sauveteur et, symboliquement, elle exprime sa reconnaissance… de dette. Or une telle dette est impossible à effacer, le montant symbolique et le coût psychique sont trop élevés. Il n’est donc pas rare de voir la difficulté pour une personne de se sortir de son statut de victime, certes nécessaire pour se reconstruire, mais qui peut l’amener à une position infantilisante et passivante. Souvenons-nous que la personne souffre parce qu’elle a vécu un événement brutal,  soudain, violent,  et ce passivement, sans aucune maitrise.

Doit-on pour cela renoncer à aider ? Bien sur que non ! Mais aider en ayant toujours en tête ce que cela induit inconsciemment chez l’autre permet de faire attention à la façon dont nous menons nos actions. Une aide suffisamment bonne (pour paraphraser l’expression de D.Winnicott : « une mère suffisamment bonne ») mais pas toute puissante afin de permettre à la personne de remobiliser ses ressources psychiques et reprendre la main sur sa vie.

Cela amène ainsi nous, acteurs des VOST, à nous repositionner dans une démarche plus humble, plus modeste qui tend ainsi à réduire de fait la tension, l’angoisse inhérentes à la volonté de « tout faire » pour la personne. Nous ne pouvons « Pas-tout » (Lacan), nous ne sommes pas tout-puissants et c’est tant mieux ! Nous faisons ce que nous pouvons, d’autres pourront et devront prendre le relais.

Cela nous permet également de nous questionner sur nos propres réactions défensives quant aux informations qui circulent, véhiculant des images choquantes et dont nous souhaitons arrêter la diffusion, la propagation. Est-ce pour nous protéger ou pour protéger les autres ? Dans ce deuxième cas, cela nous pose en tenants de la morale : est-ce vraiment notre rôle ? La question est posée et mérite réflexion et débat.

Quelques réflexions et actions d’une VOST pour les VOST

Ce qui fait la force des VOST, la virtualité, peut être une faiblesse : Quand un pompier intervient sur un théâtre d’opération difficile comme un attentat, il n’est pas seul quand il rentre dans sa caserne. Il peut échanger avec les collègues qui ont subi la même intervention et les mêmes émotions que lui. La parole et l’échange avec les collègues joue un rôle libérateur. Dans les VOST, la situation n’est pas la même. Une fois que le bénévole éteint son ordinateur et coupe ses réseaux sociaux, il se retrouve seul. Parfois, il est même à des centaines de kilomètres des autres bénévoles avec qui il est intervenu.

Ainsi il ressort de la mobilisation de VISOV sur les attentats parisiens du 13 novembre 2015 que :

  • L’encadrement des VOST doit pouvoir organiser la mise en place de mesures d’accompagnement de nos bénévoles face à des événements aussi violents. Toutefois, il ne peut se contenter d’ouvrir un espace de discussion, il est important aussi de venir y affirmer l’utilité des travaux effectués. En effet, lors de cette dernière mobilisation, notamment pour les nouveaux membres, un sentiment de ne pas avoir servi autant qu’il le faudrait a engendré une forme de culpabilité. Il est donc important que les dirigeants de la VOST engagée interviennent pour affirmer l’ampleur du travail effectué afin de permettre à tous de trouver un sens à son action et mesurer le résultat de cette montée en pression. Les dirigeants doivent donc jouer leurs rôles pour rassurer et certifier de l’intérêt de la mobilisation. Si la reconnaissance du travail effectué peut venir d’une autorité ou d’une entité destinatrice des remontées d’informations, l’impact sur le sentiment des bénévoles est encore plus positif. Il faut aussi insister sur une prise de conscience : lors de nos moments d’intervention, nous pouvons nous relayer afin de nous octroyer des instants de repos réparateurs. C’est aussi penser que des nouveaux membres se sont joints peu de temps avant ces attentats de novembre et ont été confronté à une urgence qui a pu les déborder tant techniquement (peu de pratique de nos méthodes et outils de travail) que psychologiquement (l’absence de cette maitrise technique et la violence de l’événement). Ainsi, dans les jours qui ont suivi le déclenchement de VISOV, un débriefing a été organisé par les cadres de VISOV avec pour effet de refaire du lien et du contenant. Dans l’après-coup, peut-être pouvons nous nous autoriser à nous interroger sur la pertinence de leur engagement dans de tels contextes et, dans l’affirmative, de pouvoir les accompagner s’ils le souhaitent.
  • Les membres des VOST doivent pouvoir se retrouver virtuellement ou « IRL », dans la vraie vie, afin de poser des mots sur leurs émotions et de trouver le support psychologique des autres pour élaborer du sens. Une salle de détente virtuelle a été ouverte spontanément par les membres de VISOV, appelée « le Psycho Lounge : un endroit où tu causes et tu t’allounges » ; espace-temps de détente, de contenance, de convivialité et… d’humanité. Le processus de sublimation de l’horreur vécue et ressenti était en marche ! Ainsi, le « Psycho Lounge » a permis des échanges sans perturber les aspects opérationnels de la VOST où chacun a pu y dévoiler son ressenti en même temps que chacun a pu réconforter l’autre. Refaire du lien lorsque l’événement violent vient faire exploser les repères, les croyances et idéaux collectifs et individuels ainsi que le sentiment d’invulnérabilité et de toute maitrise et remettre la pensée en route !
  • La VOST doit pouvoir s’entourer, s’appuyer sur une compétence psychologique afin de se décoller de la situation de crise, de remobiliser les ressources propres à chacun, d’identifier les difficultés de fonctionnement lors de la phase d’activation et de post-activation, de proposer quelques conseils, pistes pour tenter de les résoudre et de relancer le processus de création de lien social.
  • La VOST doit pouvoir penser en amont des interventions, son positionnement éthique, son engagement, ses fondamentaux et les remettre au travail régulièrement afin de saisir un temps soit peu les enjeux et dynamiques- internes et externes- dans lesquels elle est prise pour éviter de sombrer dans des écueils potentiellement délétères pour son existence et sa crédibilité.

Pour conclure, il apparait qu’un mois après un tel évènement, aussi marquant et aussi dur à vivre pour chacun de nous, que nous devons encore et toujours apprendre. De cette mobilisation, des précédentes et hélas, des futures.

C’était une première pour VISOV que de se mobiliser pour des attentats sur le sol français et de faire face à de telles images sur les réseaux sociaux. Nul doute cependant que nous aurons à le refaire.

Quand ? Nous ne le savons pas.

Comment ? Ces attentats sont venus bousculer tout un chacun mais la VOST également. Il est certain (et c’est le but de ce court article qui relance la pensée, une réflexion globale), que nous le ferons différemment. La dimension psychologique est apparue au grand jour : pour les citoyens et pour les membres de VISOV. De manière générale, sa prise en compte est souvent tardive, voire ignorée du fait de la complexité du psychisme et, n’obéissant pas aux critères objectifs et économiques, se veut insaisissable. Aujourd’hui, nous avons souhaité nous en saisir pour faire en sorte que, sans « psychologiser » et donc « pathologiser » nos actions, nous puissions cheminer « au travers » du traumatisme et ne plus être « dans » le traumatisme. D’aucuns pourront parler de résilience… Nous pouvons parler de capacité de création de nouvelles formes d’intervention et de création de lien social.

 

Sabine CARIOU – Psychanalyste, Membre de CUMP, Sapeur-Pompier volontaire à Carcassonne

Ludovic BLAY – Docteur en traitement de crises, Consultant en utilisation des médias sociaux

 

 

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